“Je ne serais pas arrivée là si…” Eve’s latest interview in Le Monde


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Je ne serais pas arrivée là si… 4|6
« Le Monde » propose six rencontres avec des femmes dont le parcours a croisé un engagement. L’auteure
des « Monologues du vagin » se bat aux côtés des femmes

Sa pièce Les Monologues du vagin est devenue un texte culte du mouvement féministe et l’une des pièces contemporaines les plus jouées dans le monde. Y compris par les stars. Mais Eve
Ensler, 63 ans et l’âme militante, a surtout mis son texte au service d’un vaste mouvement de lutte contre les violences faites aux fem­ mes. Loin de briser son élan, l’épreuve de son cancer lui a même donné un second souffle.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas grandi dans les années 1960 et si mon esprit et ma compréhension politi­ que du monde n’avaient pas été modelés dans ce qui fut, aux Etats­Unis, une époque incroyablement révolutionnaire.

Révolutionnaire ?

Imaginez! J’ai grandi au cœur du mouve­ ment pour les droits civiques, au cœur du mouvement contre la guerre au Vietnam, au cœur du mouvement des femmes. A une époque où tout était possible. Les horizons s’ouvraient. Malcolm X, Martin Luther King ou l’écrivain James Baldwin nous galvanisaient dans la lutte contre l’oppression des Noirs. Les grandes marches contre la guerre au Vietnam auxquelles je participais, dès mes 16ans, prou­ vaient que le peuple pouvait stopper une guerre. Quant au mouvement féministe, il m’a fait comprendre que j’avais le pouvoir de chan­ ger mon destin. On découvrait aussi une in­ croyable liberté sexuelle et les drogues per­ mettant d’accéder à une autre conscience. C’était une période fascinante qui m’a fondée, structurée, et inculqué la plupart de mes va­ leurs politiques. Et je n’ai pas compris quand les mouvements se sont disloqués, et que la plupart des gens sont retournés à leur vie, lais­ sant le néocapitalisme dessiner un avenir ter­ rifiant pour la planète, et le racisme, l’homo­ phobie et la haine des femmes exploser. Moi, j’ai gardé de ces années une foi intacte dans les mouvements populaires, les seuls capables d’impulser de gigantesques changements.

Et de vous permettre de transcender une histoire familiale douloureuse, dans laquelle les viols, les coups,
les humiliations que vous a infligés votre père auraient dû vous détruire ?

J’ai grandi dans la tristesse, la colère et la rage. J’ai grandi totalement distanciée d’un corps dans lequel mon père s’était introduit et dont j’ai pris congé. Cette histoire aurait pu m’anéantir, en effet, si les mouvements politi­ ques dont je vous parle ne m’avaient pas per­ mis de replacer mon désespoir personnel dans une histoire beaucoup plus large. Si les débats d’idées, les conférences, les marches so­ lidaires ne m’avaient fait comprendre que je n’étais pas seule, que le combat d’une femme était celui de toutes les femmes et que le « per­ sonnel » est aussi « politique ». C’est à ce bouillonnement des années 1960 que je dois d’avoir acquis le langage et les outils intellec­ tuels pour connecter mon histoire au système patriarcal dans lequel mon père avait le droit d’être un tyran. Ce n’est qu’à ce moment­là que j’ai pu commencer à poser des mots sur cette expérience. Et à me libérer.

L’écriture des « Monologues du vagin », en 1996, a dû constituer une étape majeure de ce processus de libération…

Quelle histoire! En entendant un jour une veille féministe parler de son vagin en ter­ mes méprisants – « il est sec et mort », disait­ elle –, j’ai été très choquée. Et j’ai commencé à interroger des femmes sur leur corps, et en particulier sur cet organe dont on prononce rarement le nom, mais qui est à la fois mo­ teur, centre de gravité, force de vie. Probable­ ment un deuxième cœur. La simple question « Que pensez­vous de votre vagin ? » a alors ouvert la boîte de Pandore. Des femmes de toutes sortes m’ont parlé: des jeunes, des vieilles, des mariées, des lesbiennes, des profs, des prostituées, des Blanches, des Noi­ res, des musulmanes, des juives, des chré­ tiennes. Plus de deux cents femmes, timides au départ, mais dont je ne pouvais plus en­ suite arrêter le flot de paroles.

La pièce que vous en avez tirée est produite dans 150 pays, traduite en une cinquantaine de langues. Meryl Streep, Susan Sarandon, Glenn Close, Whoopi Goldberg et tant d’actrices célèbres ont voulu la jouer. Que s’est­il donc passé ?

Du jour où j’ai joué la pièce sur scène, le phénomène s’est répandu comme une boule de feu sur tous les continents. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à réaliser. Mais j’ai compris que lorsque vous parlez vrai – OK, cela exige du courage et de prendre une longue respira­ tion –, le propos trouve un écho et les gens s’en emparent. J’ai pris des avions des trains, des bateaux, des Jeep, pour accompagner la pièce autour du monde. Je l’ai vu jouée par des députées du Parlement européen et dans une grande banque d’affaires de Londres ; dans un théâtre de Peshawar par des femmes pakistanaises et afghanes, à Kinshasa, devant les membres du gouvernement du Congo, au Kenya, en Bosnie et en Inde. Des femmes ont été arrêtées à Istanbul après avoir joué ce texte. D’autres ont risqué leur vie. Et consta­ ter leur courage, leur désir de liberté, leur vo­ lonté d’entamer une conversation sur ce que vivent vraiment les femmes a été le fait le plus fascinant de toute cette expérience.

En quoi la pièce a­t­elle bouleversé votre vie ?

Eh bien, chaque soir après le spectacle, les femmes m’attendaient en file indienne pour me raconter leur propre histoire. Et ce que j’ai entendu alors était proprement effroyable. Des récits de femmes violées par leur mari, flagellées dans leur burqa, brûlées à l’acide dans leur cuisine, laissées pour mortes sur des parkings. De récits hallucinants recueillis à Jalalabad, à Sarajevo, à Port­au­Prince ou dansl’Alabama.J’aiparcourudescampsderé­ fugiés, me suis posée dans des cours d’im­ meuble et des chambres obscures, où les fem­ mes murmuraient leurs histoires en me mon­ trant des traces de fouet, des visages fondus, des brûlures de cigarettes et des lacérations. J’ai perçu des douleurs innommables. Et tou­ tes ces confidences générées par la pièce, ont fini par me pousser à me consacrer entière­ ment aux violences faites aux femmes. Je ne pouvais plus me contenter de faire circuler mes Monologues sachant qu’un milliard de femmes sur la planète – une sur trois – sont battues ou violées au cours de leur vie. Un processus irréversible était enclenché.

Que peut faire une dramaturge pour s’attaquer à un problème si vaste ?

C’est la question que se sont posée des fem­ mes réunies dans mon salon un jour de 1998. Comment nous servir des Monologues pour faire avancer les choses ? Nous avons alors sol­ licité des actrices connues pour jouer la pièce lors d’une grande soirée à New York et lever ainsi des fonds destinés à des refuges et à des lignes téléphoniques d’urgence. L’événe­ ment nous a dépassé. Plus de 2 500 personnes ont explosé le théâtre. Et ce fut le lancement du VDay, un mouvement mondial qui va fêter ses 20ans. Il se sert de la pièce pour impulser des événements sur ce thème de la violence contre les femmes, et a généré, dans près de 140 pays, plus de 100 millions de dollars.

Combien de personnes avez­vous touchées ?

Plus de 300millions! Nous avons lancé des campagnes de sensibilisation en Afghanistan, ouvert des premiers refuges en Egypte et en Irak, aidé des organisations locales dans le Ma­ ghreb et le Proche­Orient, soutenu des mouve­ ments anti­viol en Inde… Des milliers d’événe­ ments ont lieu chaque année. Sans compter cet autre mouvement de résistance appelé One Billion Rising qui, depuis cinq ans, au nom de ce milliard de femmes violentées, appelle à utiliser la danse pour investir les espaces pu­ blics et porter haut leurs protestations, de Hongkong à Nairobi, de Mexico au Zwaziland.

C’est le Congo qui vous a arraché le cœur…

J’avais déjà visité beaucoup de zones de guerre, mais le Congo… De 6 à 8millions de morts et des centaines de milliers de femmes systématiquement violées. Et avec une barba­ rie indicible! La destruction des filles érigée comme tactique militaro­industrielle pour s’assurer des ressources minières utilisées no­ tamment dans nos iPhone. C’était comme la fin de l’humanité. Et ce fut là encore un tour­ nant de ma vie. Parce que dans ce territoire dé­ nué de structures, presque sans électricité, les femmes elles­mêmes ont imaginé un lieu pour reprendre des forces, se soutenir mutuel­ lement, et rebondir. Un lieu qui s’appellerait la Cité de la joie. Mon équipe a décidé de les aider, et j’y ai mis toutes mes forces jusqu’à ce qu’on me découvre une énorme tumeur à l’utérus.

Un cancer redoutable, qui, dites­vous, vous a sauvée ?

Je n’ai aucune envie de romancer cette expé­ rience. Ce fut une souffrance terrible. Et le fait que le cancer se manifeste à cet endroit me donnait le sentiment que mon corps avait sculpté cette tumeur pendant des années, et qu’elle n’était qu’une pelote constituée de fragments de douleur, de larmes, de souve­ nirs, et d’histoires horribles de toutes ces fem­ mes. Il n’empêche qu’il s’est révélé être une expérience lumineuse. Et je ne serais donc pas arrivée là, s’il n’y avait eu aussi ce cancer, qui m’est tombé dessus à 57ans. Il m’a obligée à réintégrer pleinement ce corps si longtemps laissé pour compte, à considérer la chimio comme une arme de guerre contre mon père, contre les violeurs, contre les criminels, et à m’élever à un autre niveau de conscience.

Que faire alors du second souffle ?

J’ai écrit un livre, des pièces, des articles. J’ai toujours une joie sans nom quand je rencon­ tre, à la Cité de la joie, des femmes qui devien­ nent agents de changement et leaders. Ce monde est miné par les fondamentalistes de toutes sortes, les tyrans, les fascistes, les popu­ listes. Il ne va pas bien. Alors, nous avons un rôle de vigie, nous, les survivantes, qui savons transformer notre douleur en pouvoir, notre haine de nous en action, et notre lucidité en ré­ sistance. Oui, je vous assure que si cette pla­ nète déglinguée parvient à survivre, c’est grâce à toutes ces femmes que leur expérience de la souffrance rend formidablement tenaces et autorise à être révolutionnaires. 

propos recueillis par annick cojean

Dernier livre paru : « Dans le corps du monde » (10/18, 2014)
Prochain article : Christiane Taubira